FREEDOM

"Sans partager cette aversion pour la laideur qui nous fait souvent fréquenter des gens stupides, j’éprouve en face de gens dénués de tout charme physique une sorte de gène, d’absence ; leur résignation à ne pas plaire me semble une infirmité indécente.

Car que cherchons nous, sinon plaire ? Je ne sais pas encore aujourd’hui si ce goût de conquête cache une surabondance de vitalité, un gout d’emprise ou le besoin furtif, inavoué, d’être rassuré sur soi-même, soutenu."

Adolescente Adulée

Taillée dans un microshort, ayant pris quatre centimètres de jambes ces trente dernières années, la jeune fille des mégalopoles développées s’engouffre dans les transports en commun sans un regard pour le vulgum pecus. Assurée de sa valeur, protégée par un baladeur ou un iPhone, elle est souverainement indifférente à ce qui l’entoure. Fruit des beaux quartiers ou prélevée dans les pays les plus lointains par un darwinisme social implacable, elle s’avance vers un avenir qu’on lui a promis radieux.

Elle est adepte – sans le savoir – des théories d’Adam Smith, utilisant son corps comme un capital riche de précieux dividendes. Lucide, elle sait que les privations et les efforts d’aujourd’hui (tendance à l’anorexie, appareil dentaire érigé en it-accessoire, entretien permanent de sa peau et de ses cheveux) lui vaudront, non pas une rédemption dans l’au-delà selon les croyances de calvinistes, mais le salut ici et maintenant. A ses yeux le ciel peut attendre … Elle traduit ainsi une des lois majeures de la société actuelle : l’autopromotion à outrance.

Son corps longiligne dit la rupture avec les formes rebondies d’autrefois, quand la femme était simplement associée à la fécondité. Désormais, le svelte et le ferme signent la maîtrise de soi, le self managment. Dompter la nature était le processus capitaliste depuis l’origine. Dompter sa nature est celui de l’hypercapitalisme.

Ses longs cheveux, son visage symétrique, ses fins sourcils, ses yeux immenses nous sont familiers. On ne regarde pas la jeune fille, on juge de sa conformité avec le modèle publicitaire imposé par la médiasphère. la beauté de la jeune fille est une beauté sans contenu, libre de toute personnalité. C’est une beauté générique, reconnue par tous. D’autant plus implacable.

Ce corps, qui semble n’avoir jamais connu l’effort ou la sueur, est la parfait incarnation de ce que Karl Marx appelait “la marchandise”, ce bien qui ne reflète pas la somme de travail concret dont il est issu. Car il en aura fallu de l’attention éducative, des soins médicaux et de la nourriture choisie pour arriver à un tel chef-d’œuvre. Rien de naturel dans son apparent naturel !

Son potentiel érotique est, sur le plan fantasmatique, colossal. Elle a détrôné toutes ses rivales. Elle est devenue l’étalon de référence. Mannequins, actrices, femmes normales, et même sa propre mère, toutes se modèlent sur ses formes post-pubères : seins hauts, taille et ventre inexistants, épaules frêles, jambes interminables. Tient-elle ses promesses ? La question hante le masculin. Chacun y répond en fonction de ses projections propres. Le magazine 20 ans, dont on réédite une anthologie savoureuse, se demandait déjà si “les belles sont de bons coups”. Plus péremptoires, les néosituationnistes du groupe Tiqqun, qui se sont eux aussi penchés sur son cas, affirment : “La jeune fille a sexuellement de gros besoins, non pas qu’elle aime vraiment ça, mais parce qu’elle a envie de se prouver qu’elle est une femme …” Lui reprocher le défilé de ses conquêtes, c’est ne pas comprendre qu’elle n’aime ni X ni Y, mais bien l’état amoureux. Elle s’aime aimer. C’est son logiciel interne. Le sexe n’est pour elle qu’un moyen, rarement une fin. Elle peut ainsi alterner attitude chaste et le trash le plus débridé. En cela, elle est l’ambivalence incarnée.

N’oublions pas que si la jeune fille est une fille, elle est aussi jeune – ce qui explique cette ambivalence. Pleine d’énergie, la jeune fille est épuisante, exaltée en surface (“C’est trop top ! Trop mignon ! Trop prise de tête !”) et indifférente au fond (un engouement chasse l’autre), agile mentalement (révise ses examens un œil sur Facebook, l’iPod allumé) mais inculte, centrée sur elle-même et capable des gestes les plus altruistes (traverse tout Paris pour sauver le poisson rouge de sa meilleure amie), attendrissante et énervante (glousse pour un rien avec ses copines, passe des heures à feuilleter Voici et Glamour), enthousiaste (la vie est une aventure) et blasée, incapable de distinguer l’exceptionnel de l’ordinaire (rien de sert de s’épuiser à traverser l’Inde à moto, faire du kitesurf ou publier un roman chez Gallimard), pour elle tout est normal. Déstabilisante pour ses congénères, elle est insaisissable pour le quadra intello – son prédateur naturel. Ce dernier, qui pense savoir comment elle fonctionne parce qu’il a dévoré Lolita de Nabokov, le Journal du séducteur de Kierkegaard et Ferdydurke de Gombrowicz, est désarçonné par sa cruelle spontanéité et ses désirs non canalisés. Oscillant entre sentiment d’infériorité et sentiment de surpuissance, elle froisse sans le vouloir l’ego de son aîné qui s’use à chercher un sens à ses perpétuels changements d’humeur. Elle est souvent blessante, car elle ne transige pas avec la seule chose qui lui importe : son bonheur. La jeune fille est une conscience adolescente emballé dans un corps trop adulé.

Elle fait partie de ces biens particuliers théorisés par les économistes : ceux qui, à la différence des biens ordinaires, sont d’autant plus recherchés qu’ils coutent très chers. C’est la logique des produits de luxe ou du marché de l’art appliqué aux être humains. D’ailleurs, l’association de la jeune fille et du luxe marche dans les deux sens : c’est un gagnant-gagnant. Elle apporte aux objets de consommation beauté et jeunesse, en retour elle se les approprie pour glorifier son éclat et sa valeur (“parce que je le vaux bien”). Comme l’a noté le groupe Tiqqun : “La jeune fille est le plus luxueux des biens qui circulent sur le marché des denrées périssables, elle est la marchandise phare qui sert à vendre toutes les autres.” Elle est donc bien le stade final de la marchandise, là où l’objet et le sujet deviennent indémêlables. D’où la forme “capital” qu’on ne cesse de lui associer : capital santé, capital beauté, capital sympathie. La jeune fille vend sa “force de séduction” comme jadis on vendait sa “force de travail”. Elle est le lubrifiant nécessaire à la société d’hyperconsommation. Ce modèle est si puissant qu’il a même gagné l’autre sexe. Elle connaît désormais son pendant masculin, le teenager métrosexuel, aussi triomphant que déluré.

En définitive, la jeune fille se trouve investie de flux multiples de concupiscence dont elle est responsable bien qu’ils la dépassent totalement. De là proviennent sa fragilité et ses troubles identitaires. Les féministes dénoncent son aliénation, elles ont quelques décennies de retard. Car d’objet dominé, la jeune fille est devenue un objet dominant. De manipulée, elle est devenue manipulatrice. Ce que la littérature avait dévoilé, il y a près de soixante dix ans, se manifeste désormais au grand jour.

Par Ludovic Leonelli pour Citizen K – Automne 2011